Léon Ehrhart, vous vivez et travaillez dans le midi depuis 1972, ne vous arrive-t-il jamais de regretter votre Alsace natale ?

J'aime retourner de temps en temps en Alsace, bien que, cela puisse surprendre, j'ai trouvé ici une partie de mes racines. En effet, l'appartenance à une minorité ethnique très marquée me rapproche des gens ici.
On n'est pas responsable de ses origines, il n'y a donc pas lieu d'en être spécialement fier ni d'ailleurs honteux, ce qui me parait essentiel c'est d'être en harmonie avec soi et d'assumer ce que l'on est.

 

Etes-vous un professeur de cuisine qui fait de la photo ou un photographe
qui enseigne la cuisine?

Avant de répondre sur le fond, j'aimerais faire un aparté: il ne viendrait à l'idée de personne de poser cette question à un peintre, pourquoi ?
A partir du moment où vous pratiquez un art majeur, vous êtes classé dans l'inconscient collectif en qualité d'artiste, ce qui est une fonction hautement valorisante, même si vous êtes le dernier des barbouilleurs.
Mais revenons à votre question :
Pour résumer, je dirais que je gagne ma vie en enseignant la cuisine alors que pratiquer la photographie est pour moi un art de vivre.

 
 
 

La photographie est-elle un art ?

Pour beaucoup il s'agit d'un art mineur utilisant un procédé mécanique facilement maitrisable. Dans 99% des cas, la photographie est un produit de consommation. Pour ce qui est du 1 % restant, je ne sais pas s'il s'agit d' "Art" mais j'ai la conviction qu'en photographie on rencontre aussi des artistes authentiques.

Vous considérez-vous comme un artiste?

Ce n'est certainement pas à moi de l'affirmer, ce n'est pas mon problème.
Je crois avoir une certaine sensibilité que j'essaie, entre autres moyens, d'exprimer par la photographie.

Vous considérez-vous comme un artisan ?

Il est capital pour moi de concevoir et de réaliser mes photos en maîtrisant tous les ramètres de ma production. Malheureusement, de plus en plus, par glissement progressif, le photographe a été dessaisi du pouvoir sur la photographie. Le créatif est celui qui s'est arrogé la parole. Le présentateur n'est plus au service de celui qu'il présente, il est devenu plus important que lui...

 
 
 


Pourquoi ce titre "Relations"?

Je travaille sur ce thème depuis 1979, j'ai dû commettre 5 ou 6 images s'intégrant dans cette série avant cette date mais il n'y avait pas encore préméditation à l'époque.
L'homme en est le sujet central. Dans "Relation", il y a relater, rapporter les faits, bien que ma démarche s'apparente au reportage, elle ne peut être englobée dans cette activité dans la mesure où mes images ne couvrent pas un évènement avec précision. Ce qui m'intéresse ce sont les rapports d'une personne avec son environnement immédiat ou avec d'autres personnes ou encore avec moi même. En effet bien que je n'intervienne pratiquement jamais directement sur mes sujets, il arrive toutefois que la simple présence de l'appareil influence leur comportement.
Dans "Relation", il y a aussi relatif, quand on a 53 ans, qu'on dépasse le quintal et qu'on s'ingénie à piéger ses semblables dans des situations parfois comiques, parfois plus lourdes de sens, on doit avoir la faculté d'autodérision à fleur de peau.
En photographie dynamique, il est impossible de maîtriser tous les paramètres au moment de la prise de vue, le miracle se produit lorsqu'un détail imprévu survient à la fraction de seconde où l'image est enregistrée.

Quelle est pour vous la spécificité de la photographie?

Le cinéma utilise une succession rapide d'images.
La vidéo permet tous les trucages, montages et falsifications encore difficiles à imaginer il y a à peine quelques années.
Les détournements des images fixes sont de plus en plus utilisés, en publicité par exemple ou à d'autres fins moins avouables.
Mais que pourra-t-on ajouter ou retrancher à une grande photo?
L'électronique, l'informatique, l'image virtuelle pourront-elles faire l'impasse sur le talent du photographe?

 


Participer à des concours ne vous semble-t-il pas puéril ?

Oui et non...
Oui parce que comme le disait à peu près monsieur Doisneau : le classement à un concours est toujours le produit d'une moyenne et comme une opinion moyenne est toujours médiocre...
Non, l'activité du photographe étant obligatoirement solitaire, quand on n'évolue pas dans les sphères parisiennes et qu'on se confronte quotidiennement à la réalité de l'amateur minable et repentant au fin fond de sa province, il est parfois salutaire de se frotter aux autres par ce moyen. C'est en tout cas, un bon stimulant.

L'image est omniprésente, dans l'information elle supplante le texte, cette suprématie
vous satisfait-elle ?

Attention danger ! Apprendre à lire et à écrire au plus grand nombre va de pair avec le développement de la démocratie encore que le pouvoir des minorités éminentes repose sur l'utilisation de langages codés et cryptés. On peut parfaitement être en mesure de déchiffrer un mode d'emploi sans rien comprendre à un acte juridique !
Curieusement le développement de la "civilisation de l'image" va de pair avec l'abandon de tout effort pour en favoriser la compréhension.

Fréquentez-vous le monde de la photo ?

Comme tout photographe, je suis naturellement attiré par mes semblables. Le problème c'est que là comme ailleurs, on rencontre de plus en plus de gens enclins à prendre sans rien donner en échange. Je vais épisodiquement à Arles, à Perpignan, au "Château d'Eau" de Toulouse depuis sa création en 1974 ainsi qu'à la Primavera de Barcelone sans oublier Montpellier, je ne cherche absolument pas à m'introduire dans ce microcosme, je me contente de choisir à l'avance les expositions qui m'intéressent et de passer...
A certaines périodes de ma vie, j'ai rencontré des gens bénéfiques à mon évolution, peut-être l'ai-je été à mon tour pour d'autres.

 
 
 

Classique ou conceptuel ?

On en revient au besoin d'étiqueter et de classer.
A l'instar de la musique, il n'y a qu'une photographie: la bonne!
La modernité et l'innovation ne se reconnaissent pas au niveau de la forme mais bien plus dans l'esprit. Coller une étiquette est forcément réducteur, il y a un monde entre Robert Doisneau et Henri Cartier Bresson . Sous une forme similaire, leur œuvre est le produit, pour l'un, de méticuleuses mises en scène, pour l'autre, de spontanéité préméditée.
Quoiqu'il en soit la créativité ne se situe absolument pas dans le détournement d'un procédé.

 
 
 
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